Parmi les multiples moyens de booster son potentiel d’innovation, GRDF développe depuis cette année une nouvelle démarche : la mise en place de living labs sur les territoires. Explications avec Pascal Serra, pilote de ce projet.

Vous faites partie de la nouvelle équipe Data-R&D-Innovation-Valorisation mise en place il y a un an au sein de la Direction Stratégie. Quel rôle y jouez-vous ?

Je m’occupe plus particulièrement de la R&D, où je supervise des programmes, et de l’innovation, notamment pour accompagner les six régions de GRDF sur ce sujet. Dans cette équipe, nous nous définissons comme des « hackers d’organisation ». C’est dans le cadre de ces activités que j’ai pris en charge le pilotage de la création des living labs.

Comment est née l’idée de ces laboratoires d’innovation ?
Lors de la construction de notre projet d’entreprise 2019-2023, un des groupes de travail avait pour thème l’innovation. Je n’en faisais pas partie, mais depuis deux ans, l’idée des living labs m’intéressait et j’avais commencé à creuser le sujet. Je l’ai transmise au groupe de travail et elle a été inscrite dans le projet d’entreprise, parmi les quinze « smart actions » retenues pour l’innovation. La mise en œuvre de cette action m’a alors été confiée.

Je ne suis pas spécialiste de cette méthodologie, mais par un alignement de planètes, j’ai pu proposer à Emmanuelle Collin, une directrice de marketing clermontoise qui se lançait dans un MBA à l’EM Lyon, de travailler le sujet avec moi dans le cadre de son année d’études. Elle m’a accompagné dans le projet, avec un rôle de consultante ; elle a apporté un regard académique très constructif, notamment sur la méthode, qui m’a permis de faire de grands bonds en avant.

Entrons dans le vif du sujet : en quoi consiste un living lab ?
L’idée est de créer un espace collaboratif d’innovation, où se rencontrent différentes parties prenantes d’un même écosystème sur un territoire, pour travailler ensemble sur un sujet. Le principe est que chacun y exprime ses attentes, ses contraintes, ses freins… et y apporte sa valeur ajoutée. À partir de cette base, il s’agit de rechercher des points communs sur lesquels s’engager ensemble et créer des biens communs où chacun trouve son compte.

Comment ces principes se traduisent-ils dans l’initiative de GRDF ?
La création de living labs s’inscrit dans l’objectif de notre projet d’entreprise, au cœur duquel nous avons placé l’ambition d’aboutir progressivement à la distribution de 100 % de gaz vert, en remplacement du gaz naturel qui fait partie des énergies fossiles.

Pour atteindre cette ambition, nous devons sensibiliser de nombreux acteurs au développement de cette ressource d’avenir, renouvelable, locale, circulaire, puisque produite à partir de déchets alimentaires, agricoles, etc. Nous devons susciter le développement de technologies autour des procédés de collecte et de méthanisation des déchets, mais aussi convaincre des acteurs aussi divers que des élus, des agriculteurs, des entreprises, des particuliers… 

Pour y parvenir, nous avons intérêt à renforcer notre ancrage territorial. Nous avons choisi de travailler à l’échelle des Métropoles, territoires qui ont la taille critique nécessaire, l’organisation écosystémique idéale, et dont les administrations font partie de nos interlocuteurs en tant qu’autorités concédantes.

Avec le living lab, notre rôle est d’abord d’accompagner nos territoriaux, c’est-à-dire nos gestionnaires locaux, pour les aider à s’adresser à un écosystème large. Car le contexte évolue et ils ont à s’adresser à de nouveaux types de décideurs qui leur sont moins familiers que les institutionnels. Il s’agit aussi d’avoir vis-à-vis de tous ces interlocuteurs un mode de relation plus ouvert, de voir ce qu’on peut faire ensemble, de proposer des collaborations…

Concrètement, comment mettez-vous en place ces living labs ?
Nous nous appuyons sur la cartographie des écosystèmes métropolitains que réalise OuiShare, un partenaire spécialisé dans la création de pratiques collaboratives. L’idée est de s’appuyer sur les ressources locales sans a priori sur ce que nous allons trouver, car chaque contexte est particulier et dans les différentes métropoles, nous n’aurons ni les mêmes acteurs, ni les mêmes problématiques.

Les sujets traités seront donc différents. Ce sera forcément en lien avec notre objectif de développer le biogaz, mais cela peut aussi passer par des thématiques connexes ou des fonctions supports permettant d’accompagner notre projet… En fin de compte il n’y a pas de modèle de living lab réplicable.

Nous avons cependant créé une méthodologie qui consiste en ateliers participatifs : d’abord à blanc avec uniquement nos territoriaux, pour qu’ils s’approprient la méthode ; puis avec les premiers acteurs engagés, et dans un troisième temps, avec des parties prenantes plus larges et diversifiées. Les livrables attendus sont des valeurs ajoutées dont chaque partie prenante puisse bénéficier.

Quelles sortes d’acteurs peuvent avoir envie de s’impliquer dans ces living labs ?
Ils sont très variés : entreprises, start-ups, collectivités, mais aussi des associations, des lieux de collaboration, des laboratoires de recherche, des écoles ou même une banque alimentaire… 

Leurs attentes aussi peuvent être diverses : développement du territoire pour les uns, recherche de marchés pour développer des technologies pour d’autres, sensibilisation sur des sujets en lien avec la transition écologique, etc.

Chaque écosystème a ses propres pépites et ce sera l’objet de ces labos de trouver ce que nous pouvons avoir à faire en commun, sur la base de ces intérêts divers.

Aujourd’hui, où en êtes-vous dans le déploiement du projet ?
Nous avons réalisé un premier test, dans la Métropole d’Orléans. Le cas était intéressant car nous y rencontrons la problématique d’élus peu convaincus qui misent sur l’électricité plutôt que sur le gaz, par exemple pour les transports publics. 

La preuve de concept s’avère réussie car nos territoriaux sont emballés et très impliqués. Par ailleurs nous avons trouvé un premier partenaire, non pas à Orléans mais à Châteaudun : il s’agit d’un important tiers-lieu dédié à l’innovation dans le domaine agricole, Les Champs du possible, avec un écosystème large et des espaces d’accompagnement, de formation, de coworking, de prototypage, ainsi que la présence d’un « Village by CA », accélérateur de start-ups initié par le Crédit agricole. Nous avons mené avec cette association l’étape 2, et leur conseil d’administration vient de se prononcer en faveur de la mise en œuvre du projet.

Symboliquement, Les Champs du possible vont participer à nos côtés, en janvier, à l’événement Maddy Keynote dont GRDF est partenaire et nous allons maintenant voir ce que nous pouvons créer avec eux, autour de la problématique des liens entre agriculture et méthanisation.

Par ailleurs, OuiShare a déjà cartographié douze écosystèmes en deux ans et nous allons peu à peu engager des démarches similaires dans les métropoles. Nous avons commencé à explorer celui de Saint-Etienne.

Et à terme, quels sont vos objectifs ou vos attentes ?
Avoir des objectifs n’aurait pas de sens. Nous devons faire en fonction de chaque situation. Mais nous souhaitons être présents dans les écosystèmes de chaque métropole.

Nos attentes sont d’abord une collaboration effective sur le développement du biogaz, mais nous pourrons faire feu de tout bois. Par exemple, si nous rencontrons une start-up qui porte un projet en résonance forte avec notre projet d’entreprise, nous pourrions envisager d’investir dans son développement : en termes de RSE, cela aurait plus de sens que de sponsoriser un événement sportif.

Enfin à terme, notre ambition sera de mettre en réseau les living labs et de faire vivre cette démarche d’innovation au service de la transition énergétique, y compris à des fins de lobbying pour faire évoluer la règlementation ou encore en connexion avec des projets à l’international. Tout est ouvert…